samedi 18 mai 2013

Grain de Musc au Top des Blogs Stylés


L'Express Styles m'a fait l'honneur d'une sélection au Top des blogs stylés. L'interview, c'est en cliquant ici.

The Perfume Lover, now in French




The French version of The Perfume Lover just came out under the title Parfums, une histoire intime.I did my own translation. Or rather, I reclaimed the text in my mother tongue, which allowed me to tweak it a bit. But translation was part of the project from the outset. The book was first written in English because an English agent was the first to seek me out. But the mindset of the writing was French: a certain cultural relationship to sensuality and thought – never philosophy without the boudoir, or the boudoir without philosophy. Conversely, the narrative non-fiction genre was purely Anglo-Saxon – a gonzo style I picked up back when I was a rock critic in the punk era – and that’s what I’m smuggling into French. And of course, one could say the book is all about translation: putting perfume into words, turning the creative process of Séville à l’aube into a story, turning my story of Seville into scent.

This launch is a bit of a milestone for me, first because it’s happening on my own turf, then because the French version will be easier to read for most of the people featured in the book. Somehow, I feel freed from a process that started way back in 2009 when I was first approached by an agent. So at midnight on June 16th, I wrote a few notes for what I hope will be the next book… And I’m looking forward to writing more regularly for the blog.

jeudi 16 mai 2013

Parfums, une histoire intime: un livre où le parfum passe aux aveux (et le tirage au sort d'un flacon de Séville à l'aube)



Voilà. Ça y est. Le livre publié en anglais l’an dernier sous le titre The Perfume Lover, A Personal History of Scent, est dès aujourd’hui disponible dans sa version française : Parfums, une histoire intime, aux Presses de la Cité.

Une traduction assurée par mes soins, puisque la traduction est tout de même mon métier. Ou plutôt  une réappropriation du texte qui m’a permis de modifier certains passages lorsque mon opinion avait évolué entretemps, et d’en peaufiner d’autres. Traduttore, tradittore, disent les Italiens, et on n’est jamais mieux trahi que par soi-même. Ce passage d’une langue à l’autre a subtilement modifié le ton, la teneur de l’écriture.

Mais la traduction a de toute façon fait partie de ce livre d’entrée de jeu. Si je l’ai d’abord écrit en anglais parce que c’est un agent littéraire anglais qui m’a sollicitée, j’y avais exprimé une pensée française. C’est-à-dire un certain rapport culturel à la sensualité mais aussi au savoir – jamais de philosophie sans boudoir, ou de boudoir sans philosophie.

Parfums, une histoire intime relève de ce qu’on appelle en anglais de la narrative non-fiction qui, comme son nom l’indique, est une narration, mais pas une fiction. Un livre-document raconté à la première personne, qui infléchit le reportage et l’essai vers l’autobiographie. Là, pour le coup, c'est bien d'une influence anglo-saxonne qu'il s'agit: plus précisément des reportages gonzo des années 60/70 aux USA, héritage de mes débuts comme critique rock à Montréal en pleine époque punk. Donc d'une traduction vers le français d'un esprit nord-américain.

Un livre qui participe de plusieurs genres, donc impur. Comme son objet, d’ailleurs – à la fois art et commerce, érotique et sacré, futile et lié à l’identité. Ce type d’écriture se prête particulièrement bien au thème du parfum qui, s’il n’est pas entièrement une question de subjectivité – il y a du savoir, et ce savoir peut se transmettre – n’en reste pas moins d'autant plus intimement lié au sujet écrivant qu'il s'agit d'une création n'existant que pour être interprétée. Et la seule forme de parure qui nous pénètre par-delà la peau.

En cela, le parfum correspond bien à l’un des définitions d’« intime » données par le Littré : « Terme de physique et de chimie. Qui pénètre, agit dans l'intérieur des corps et dans leurs molécules. » Intime, aussi bien, comme ce « qui est le plus au-dedans » : le livre développe le processus de création d’un parfum, vu de l’intérieur. Intime, enfin, comme on le dit d’un journal… non pas celui d’un parfumeur, mais celui d’une amoureuse du parfum.

Comme certains d’entre vous le savent déjà, le fil rouge de Parfums, une histoire intime, est l’histoire de la création de Séville à l’aube par Bertrand Duchaufour pour L’Artisan Parfumeur. Un parfum né non d’une commande, mais d’un souvenir de voyage que j’ai raconté à Bertrand. Il faut dire que cette nuit de Semaine Sainte à Séville dans les bras d’un bel Andalou était particulièrement odorante : fleur d’oranger, encens, cierges en cire d’abeille, eaux de cologne de la foule, tabac blond…

Le livre et le parfum se sont donc composés en même temps. Bertrand Duchaufour a accepté de me dévoiler son processus de création avec une transparence inédite ; mieux encore, de m’y faire participer tandis que j’en rédigeais la chronique.

Mais au fur et à mesure de cette double écriture, d’autres récits se sont imposés. La création de Séville à l’aube m’a donc menée à raconter ce qui, dans ma propre histoire, avait suscité cette histoire-là, ce parfum-là, cette situation: me retrouver dans le labo d'un parfumeur qui traduisait l'un de mes souvenirs en odeurs. 

De là, j’ai rebondi sur toutes sortes d’autres questions, qui m’ont permis d’ouvrir le champ sur l’histoire, la science, les créateurs… Mini-essais, incursions dans les coulisses de l’industrie, rencontres – Serge Lutens, Dominique Ropion, Annick Menardo, Christian Astuguevieille (Comme des Garçons), Pamela Roberts et Marie Dumont (L’Artisan Parfumeur), Antoine Lie, Mathilde Bijaoui, Isabelle Doyen… Et une incursion magique à Sainte-Blanche, le domaine d’Edmond Roudnitska, où Séville à l’aube a été produit….

Dans le monde anglo-saxon, les amoureux du parfum empruntent souvent une image à Lewis Carroll, pour dire qu’ils sont, comme Alice, « tombés dans le terrier du lapin » lorsqu’ils sont entrés dans ce monde.Et c’est encore comme Alice que j’ai « traversé le miroir » pour écrire Parfums, une histoire intime. J’espère que vous m’accompagnerez dans ce voyage.



Et maintenant, la bonne nouvelle : L’Artisan Parfumeur a eu l’amabilité de me fournir un flacon de Séville à l’aube à tirer au sort. Pour y participer, il vous suffit d’acheter le livre (ce que vous pouvez faire sur Amazon en cliquant ici) et de laisser un commentaire. Le gagnant devra me fournir une preuve d’achat. Veuillez noter toutefois que ce tirage au sort est exclusivement réservé aux personnes habitant en France. J'annoncerai le gagnant le 23 mai.

lundi 13 mai 2013

Eau de Narcisse Bleu by Jean-Claude Ellena for Hermès: of horses, tea and flowers



To say colognes are trending would be an understatement. The family has gone viral and mutant, spawning a branch I’ve dubbed the Faux de Cologne that keeps the freshness while veering off from the classic recipe, either by amping up the heart and base notes to make the scent more long-lasting or by introducing non-canonical ingredients like tropical fruit or tea.

Hermès can lay claim to one of the best-loved and most admired traditional-style colognes with Eau d’Orange Verte. It’s also produced one of the great oddballs of the Faux de Cologne family with the rooty Eau de Gentiane Blanche, one of Jean-Claude Ellena’s 2009 additions to Hermès’s cologne collection.

Now Jean-Claude Ellena has come up with another highly original variation on the theme. Though they smell nothing alike, Eau de Gentiane Blanche and the brand-new Eau de Narcisse Bleu both explore bitterness as an alternative form of freshness, something Ellena also played on in Jour. Perfume lovers who found the latter a little too tame might be intrigued by this quirkier scent, while the readers of Diary of a Nose will remember the author mentioning it as a work-in-progress in which he wanted to focus on texture.

Eau de Narcisse Bleu is – almost – in a class of its own. One of its few close relatives is Mathilde Laurent’s horsy, maté-laced L’Heure Fougueuse for Cartier (narcissus is also present in her much smokier Treizième Heure). The flower is no stranger to the classic cologne genre: its fresher floral effects were already used in Eau de Rochas (1970). Ellena tugs on it to make it the core of his scent. 

Though not claimed in the Hermès copy, what I pick up in is tea, or rather, a well-steeped tannic bitterness that overlaps with the hay-tobacco zone of the olfactory map where narcissus is rooted. Ellena uses this tannic raspiness to produce a textured effect within the more classic green (galbanum) and orange blossom notes of the cologne. Narcissus also gives off a slight whiff of horsiness a pretty good fit for a brand with a horse and carriage for a logo. After all, during WWII, when there was nothing at hand to decorate the shop windows, they used dried horse manure, according to the director of the Hermès cultural heritage Ménéhould de Bazelaire.

But whatever blue smells like, this doesn’t smell blue. The adjective seems to have been plucked from another development Ellena mentions in Diary of a Nose, Eau de Mandarine Bleue. Its working title was inspired by the Surrealist Paul Éluard’s “The Earth is blue like an orange”. Which somehow makes poetic sense, since Ellena seems to work on his accords much in the way Surrealists produced metaphors, first braiding a daisy-chain of contiguous notes, then skipping as many links as he can while still keeping the smells connected. The blue just rolled off from the mandarin, which became Eau de Mandarine Ambrée, and gravitated towards the narcissus following a groove traced in the 1920s by Mury’s Narcisse Bleu (which had already relinquished its bottle to Jean-Charles Brosseau’s Ombre rose).

The bitter-cozy texture of Eau de Narcisse Bleu is refreshing in more ways than one: nothing could be more of a palate-cleanser after being dipped into vat after vat of fruity caramel by the mainstream. It is engagingly odd, yet its form has the uncontrived harmony of a thing produced by nature. As such, it fulfills the primary purpose of cologne as a bracing, feel-good splash. But this one doesn’t just wake you up in the morning: it follows up with intelligent conversation. I think I’m in love.

Illustration: Paul Klee, Der Blaue Reiter 

Eau de Narcisse Bleu de Jean-Claude Ellena pour Hermès: fleur équestre




Dire que les colognes sont tendance serait un euphémisme. Désormais virale et mutante, cette famille olfactive a engendré un style que j’ai surnommé le Faux de Cologne, qui conserve la notion de fraicheur tout en s’écartant des recettes classiques, soit en amplifiant les notes de cœur et de fond pour plus de rémanence, soit en introduisant des effets non-canoniques de fruits tropicaux ou de thé, par exemple.

Si l’on peut revendiquer chez Hermès l’une des colognes les plus aimées -- et les plus admirées des parfumeurs – avec l’Eau d’Orange Verte, on s’est aussi aventuré dans le territoire des Faux de Cologne avec l’insolite Eau de Gentiane Blanche, lancée en 2009. Comme cette dernière, la nouvelle Eau de Narcisse Bleu joue sur l’amertume comme forme alternative de la fraîcheur, ce que l’on retrouvait d’ailleurs sous une forme atténuée dans Jour.

Les lecteurs du Journald’un parfumeur se souviendront que son auteur mentionnait en passant cette Eau de Narcisse Bleu sur laquelle il travaillait à l’époque : « Plus qu’une odeur, je lui cherche une texture, une consistance que je désire insolite et évidente. » (p.107) Insolite ? Mission accomplie. Eau de Narcisse Bleu ne ressemble pratiquement à rien sur le marché, si ce n’est à L’Heure Fougueuse de Cartier, autre jeu sur la cologne (c’est un hommage de Mathilde Laurent à Eau Sauvage) sur base maté.

Le narcisse n’est pas étranger à la famille cologne, puisque le classique Eau de Rochas (1970) tirait déjà parti des effets les plus frais de la fleur. Ellena tire sur cette note pour en faire le cœur de sa composition, en jouant très légèrement sur sa facette cheval, là où elle croise la zone foin-tabac-thé de la carte olfactive. Car bien que la note ne soit pas revendiquée chez Hermès, c’est quelque chose du thé que je sens : en tous cas l’amertume tannique, râpeuse, d’un thé très infusé, qui produit bien cet effet de texture recherché par Ellena, sur lequel vient s’accrocher la douceur de la fleur d’oranger.
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Qu’un parfum Hermès s’axe sur le narcisse, fleur au sillage équestre, ça tombe sous le sens – Ménéhould de Bazelaire, directrice du patrimoine culture de la maison, nous racontait d’ailleurs que durant l’Occupation, faute de trouver de quoi orner les vitrines du 24 Faubourg Saint-Honoré, on y avait disposé du crottin de cheval séché. Mais que vaut à ce narcisse sa couleur céleste ?

Piochons à nouveau dans le Journal d’un parfumeur, où l’on retrouve l’épithète, accolé à l’origine à une Eau de Mandarine bleue alors en cours de développement. Un clin d’œil au « La terre est bleue comme une orange » d’Éluard. Bien vu. On l’a découvert dans son Que sais-je ?, Ellena travaille ses accords un peu comme les Surréalistes créaient leurs métaphores, en enchaînant des odeurs connexes dans une espèce de « marabout/bout de ficelle/selle de cheval » puis en retirant des chaînons. Toujours chez les Surréalistes, l’une des phrases fondatrices du mouvement, de Pierre Reverdy au sujet de L’Image (1918):  

« Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte. »

Bref, ce bleu a roulé de la mandarine, devenue Ambrée, pour graviter vers le narcisse, ou plutôt lui revenir puisque dès les années 20, Mury proposait un Narcisse bleu (parfum fertile, puisqu’il avait déjà cédé son flacon à l’Ombre rose de Jean-Charles Brosseau).
  
La texture à la fois amère et douce d’Eau de Narcisse Bleu est doublement rafraîchissante : rien ne saurait mieux nous décoller des cuves caramel et de confitures que déverse sur nous le mainstream. Sa séduction tient à la fois de son insolite et de sa justesse : comme les meilleures eaux fraîches, ce produit de l’art du parfumeur a l’harmonie des choses crées par la nature. À ce titre, cette cologne assure sa fonction première, celle d’un splash tonique qui met de bonne humeur le matin. Mais ce parfum ne se contente pas de nous réveiller : il est également capable de conversation intelligente au-dessus d’un thé. Des coups à vous faire tomber amoureuse.


Illustration: Les grands chevaux bleus de Franz Mark